Encore une minute et c'est bon

Les yeux fixés sur le radio réveil. Je ne lâche pas l'heure du regard. Encore une minute. Une minute et ce sera bon. J'ignore tout. J'ignore ses cris. J'ignore comme elle mouille. J'ignore tout. Ca y est. Ca fait sept, huit minutes que je la baise ainsi. J'accélère le rythme. Elle crie. Je m'en fous. La plupart du temps, j'arrive à éjaculer mécaniquement. Parfois, n'y arrivant pas, je simule. Lassé. Soulagé. Elle a joui. Je vais pouvoir dormir. Ce que je n'arrive jamais à faire, après ça. Les yeux grands ouverts. Etrangement, je n'ai jamais vraiment eu honte. Pendant longtemps. Je faisais mon devoir. Sans enthousiasme. Parce qu'un homme a toujours envie. Parce qu'un homme bande toujours face à une femme qui a envie. Qui plus est face à la sienne. Peu importe finalement, si je n'ai pas envie. Répondre à son insistance, c'est m'épargner ses pleurs, m'épargner la dispute, la justification que je n'ai pas envie d'une autre. Alors je m'exécute. Les soirs où elle a envie et pas moi. Pendant très longtemps, je n'aurais jamais osé avoir cette attitude avec elle, insister pour baiser. Ca aurait pu virer à l'abus sexuel, voir pire. Le respect que j'éprouve pour les femmes m'a toujours interdit ce genre d'attitude. Mais un homme, ça n'est pas pareil, croyais-je. Alors les soirs où ses envies étaient fortes, face à son insistance, pour éviter le conflit, j'ai cédé souvent, presque toujours. A la baiser sans conviction. A éjaculer sans jouir. Ca ne me soulageait pas, mais au moins je faisais mon devoir. Elle s'endormait, tandis que je me retrouvais seul face à mon mal être et à mes angoisses.

Le nombre de soirs où elle se rua sur mon membre après mes refus est assez important pour que je ne compte plus. Quand elle commence à me sucer, je sais que sa détermination est totale. Et si par hasard elle me fait jouir ainsi, il me faut lui rendre la pareille, surtout. Ne pas jouir gratuitement. Jamais. Elle sait pourtant ce que j'ai vécu. A croire que mon histoire, qu'elle connaît pourtant, lui importe peu. A croire qu'elle l'a entendu, mais pour mieux l'oublier ensuite. Je ne compte pas le nombre de fois où, dans un soupir de résignation, j'ai bandé, je l'ai baisée, l'œil fixé sur le radio réveil, contrôlant le temps nécessaire pour que le moment soit acceptable. Faire mon devoir. En retirer finalement la satisfaction de faire envie. Presque en désespoir de cause. Pour ne pas me haïr. Je lui fais envie, et c'est toujours ça. Comme j'avais fait envie avant. Malgré la violence, la peur. J'avais fait mon chemin seul. Me disant parfois que c'était le prix à payer de faire envie. Qu'il vaut mieux faire envie que pitié. Elle a envie de moi. Elle aime que je la fasse jouir. Elle trouve que je suis un bon coup. Je me rassure comme je peux. Si finalement, j'oublie qu'elle devrait tenir compte de mes sentiments et de mes envies, c'est pour mieux me persuader qu'elle tient à ce que je la baise et la fasse jouir parce qu'elle aime que je le fasse. Les états d'âme, les douleurs, les angoisses ne sont que mes problématiques intérieures. Elle, elle dort.

Et puis finalement, une recherche sur Google. Le viol conjugal. Les témoignages. Qui ressemblent tellement à ce que je vis. La prise de conscience. Et cette absence d'envie désormais. Le premier refus. L'incompréhension. La colère. Logique. Il faut croire que je simulais bien. Elle ne s'est rendue compte de rien. Pendant des années. Je me demande aujourd'hui comment elle n'a pas su se rendre compte de la différence entre l'amant que je suis quand je suis fou d'envie, et de celui que je suis quand je me force, juste pour avoir la paix... Suis-je si peu démonstratif? Ou n'écoute-t-elle que son plaisir? Je n'arrive pas à lui en vouloir. Au plus sincère. J'arrive encore à ressentir une certaine flatterie à ce qu'elle me veuille ainsi, quand bien même mon plaisir n'a jamais été important pour elle. Pour bien des femmes, un homme bande, un homme éjacule, donc il jouit. C'est bien connu. Un homme a toujours envie, un homme est obsédé, un homme ne ressent pas de sensibilité dans son plaisir. Je ne crois pas qu'il s'agisse de cette femme en particulier. Un homme se doit d'avoir toujours envie. Un homme qui ne réussit pas à bander assez fort, assez longtemps, engendre la frustration. J'ai souvent eu peur de ne pas réussir à bander assez dans ces cas-là. Et quand c'est arrivé, user de mes doigts pour qu'elle soit contentée. Invoquer la fatigue, le stress. Pour éviter d'en discuter. Pour éviter la dispute. Etre tranquille. Dormir. Ne pas à avouer l'absence d'envie pour ne pas créer plus de problèmes. Vivre la soumission de baiser sans envie. Le prix de la tranquillité. J'y ai cru pendant longtemps. En ignorant qu'à agir ainsi, je ne serais plus tranquille avec moi-même pendant longtemps.

Retour à l'accueil