La nature humaine

Je me souviens encore cette longue conversation sur un réseau social. Des heures d'échange stérile. Je me demande avec le recul comment je n'ai pas coupé court. L'utopie, peut-être, que les gens peuvent s'ouvrir, comprendre. Je me souviens de ces échanges, de ces mots. Cette jeune femme me condamnant fermement, moi l'infidèle, le traître, le tricheur, le menteur. Elle qui, à ses dires, était la personne la plus ouverte d'esprit, la plus sincère et la plus franche qui soit n'était en fait que le symbole du communautarisme. Elle ne cherchait pas à comprendre, elle cherchait à ce que je m'excuse de mon immoralité. Des insultes jusqu'à la plus grande des mauvaises fois, j'ai compris que ce genre d'échange ne servait à rien. J'avoue que j'avais ressenti une certaine amertume devant tant de certitudes pour une personne se revendiquant ouverte. Vouloir les autres à son image. Qu'ils se plient au jugement moral qu'une personne a décidé. Cette femme aurait pu être curieuse, connaître le cheminement plutôt que de juger la conséquence. Mais au final, cette personne ne comptant absolument pas pour moi, il n'y a pas eu de ressentiment. Juste un certain constat de la nature humaine.

Je me souviens encore des moments partagés avec Lucie. Il restera, quoiqu'il arrive, de beaux moments. J'avais naïvement cru qu'elle ne chercherait pas à me faire souffrir gratuitement. Je me suis lourdement trompé. Des jours et des jours d'échanges. Les coups que je reçois en plein coeur, car elle me connaît assez bien pour savoir où se trouvent mes faiblesses. Elle m'apprend que je suis le premier homme à avoir rompu d'elle. Je n'ai pourtant pas fait ça pour rentrer dans l'histoire... Elle me chasse désormais, parce que c'est de ça qu'il s'agit. L'incompréhension que je ne veuille pas refaire ma vie avec elle. Les mots, terriblement efficaces quand il s'agit de me faire vaciller. La remise en cause de ce que je suis, à ses yeux. Que je ne pourrais pas être aimé pour ce que je suis. Que j'en ai conscience, et que c'est pour ça que je me soumets à la vision des autres. Que je ne suis pas facile à aimer. Que ce que j'ai pu vivre dans mes jeunes années est un fardeau pour celle qui aura la curiosité de me découvrir. Que ma prévenance et ma bienveillance sont deux grandes qualités, celles qui me rendent singulier. Des centaines, des milliers de mots. Que je ne pourrais pas changer, que je ne pourrais pas courir après une personnalité que je n'ai jamais entretenu. Ses mots enfin, qui m'ont fait le plus de mal... Si je veux te faire revenir dans mon lit, je n'ai qu'à le décider. Je te connais. Voilà ce que je suscite, finalement. Voilà ce que je suis. Celui qu'on aime quand il correspond aux attentes, celui qu'on maudit dès lors qu'il exprime ses sentiments. Le jugement, encore et toujours. Etre faible, bonne pomme, voilà ce que j'ai terriblement peur d'être, au bout du compte.

Je me souviens encore de la douleur. Physique. Ma peau meurtrie. La colère. Froide. La mienne. Cette douleur physique que je n'ai pas ainsi ressenti depuis des années. Que je ne peux pas tolérer. Surtout pas. Voilà ma limite. Les coups. La réponse à mon insoumission. Plus que ça. Comme on corrige parce que l'on n'a pas obéi. Cette sévérité extrême. Ca ne me quitte pas. Corps et coeur meurtris. Les mots depuis, les excuses, les promesses. Tellement rien par rapport à ces actes. Pour un refus. Juste un refus. La réalité, terrible. La soumission la plus totale. La sanction dès que je ne rentre plus dans le cadre. Dès que je n'obéis plus à ce que l'on attend de moi. La frontière entre l'amour et la haine. Si mince. N'ai-je été aimé que pour ma capacité à correspondre à ce que les autres attendaient? Et si c'était ça l'amour, l'affection? J'ai l'impression de ressentir les choses avec pureté, je donne mon affection et mon amour aux gens tels qu'ils sont. Je prends tout. Je n'attends pas qu'ils changent pour moi. Parce que leur trajectoire me passionne. Je suis passionné par la nature humaine, mais je commence à me demander si je ne me suis pas trompé depuis toujours. Faut-il être exigeant, attendre des autres qu'ils correspondent à ce que l'on espère d'eux, quitte à travestir ce qu'ils sont? Les rapports humains, c'est ça finalement? Je ne l'espère pas. Sinon, quelle déception.

La nature humaine, la nature de ceux qui m'entourent ou que je croise me laisse perplexe. En ce moment, je doute autant de moi que de ce que je peux nourrir ensuite avec les autres. Il me reste encore l'espoir tout de même. L'espoir que ce n'est pas comme ça. Juste à cause de ses mots. Viens chez moi, et sois-toi. Une déclaration d'espoir. L'envie de me voir comme je suis, et pas comme je devrais être. Je n'arrive pas à m'imaginer qu'elle déguise ces termes. Je ne peux pas le croire. J'ai du mal à mesurer la puissance de ce sentiment, à quel point il me fait tenir bon dans les moments les plus sombres. Est-ce que l'idée que j'ai de la nature humaine existe? Est-ce que l'on peut ressentir de l'affection pour quelqu'un, juste pour ce qu'il est, sans rien attendre d'autre? Même si ça m'est difficile, j'ai toujours envie d'y croire. L'espoir mêlé au risque. J'ai déjà tant espéré... Le risque est grand de souffrir encore, de me tromper, toujours. Mais ce que j'espère est plus fort, malgré tout. Je prends le risque. Avec conscience. Avec plaisir aussi. Parce qu'on ne sait jamais. Si un jour, je rencontrais enfin ceux et celles qui aiment vraiment? Je ne suis pas encore assez aigri pour penser que ce n'est qu'une légende. Telle que je la devine, la nature humaine peut être belle, en définitive. Je sais désormais que si belle, elle en est d'autant plus rare.

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