Etre invisible

"Tu prends le risque d'être invisible". Des jours d'échanges, de longs échanges. Classique peut-être, dans le cas d'une rupture. Elle qui ne la veut pas, moi qui l'ai déclenchée. Au fil des lettres, au fil des mots, elle fend mon coeur dépourvu de toute armure actuellement. Ses mots se font durs, il me percent. Je pourrais couper court, résister à la volonté de lui répondre. Je ne peux pas me permettre le mépris. Je ne suis pas comme ça. Alors je réponds. Franchement. Sans détour. Je ne mens pas sur ce que je ressens. Je me livre encore un peu plus, n'osant pas envisager les conséquences. Mes états d'âme me reviennent en pleine figure. C'est vrai qu'elle me connaît, c'est vrai aussi qu'elle m'a aimé, et m'aime peut-être encore. Moi je l'ai aimée. A me dire que cette capacité à répondre aux désirs des autres était essentielle pour que je ne sois pas seul, j'ai fini par considérer cette hypothèse, à défaut de la vouloir. Mes décisions sont prises et je ne reviendrai pas dessus. Mais qu'est-ce qui m'attend au final? La solitude? Le vide? Le problème avec les gens pour qui on s'est livré un tant soit peu, c'est qu'ils savent où appuyer pour toucher au plus profond. Elle sait que mon amour propre n'est pas une caractéristique majeure de ma personnalité. Et elle s'en sert pour frapper fort. Je me déteste d'être ainsi heurté, de plein fouet, parce ce qu'elle m'adresse.

"Vas voir un psy au lieu de tout foutre en l'air..." Audacieuse, elle est certaine que je l'aime encore, que quitte à rompre avec ma vie d'avant, autant la refaire avec elle. Ses arguments sont nombreux. Qui pourrait aimer un homme complexe, blessé dans ses jeunes années, torturé par ses envies et la convenance des autres? Qui pourrait supporter mes envies de sexe, de libertinage? Qui pourrait adhérer à ma vie, à mes ambitions, à ce que je suis? Je n'ai pas de muraille à opposer à ses offensives. Et si je ne remets rien en cause, la tristesse s'installe. Et si elle avait raison, au fond? En relisant les échanges, je me fais mal. Son travail de sape est continu. Est-ce de la sincérité ou une tentative désespérée de me faire revenir à elle? Peu importe, je suis touché à l'âme, je me sens vide, sans intérêt. Habitué à déguiser les apparences, je me retrouve face à une éventualité terrifiante. Celle d'être fade, lisse, quelconque. Elle a raison quand elle affirme que personne n'a jamais aimé celui qui est au fond de moi. Par extension, personne n'a pris la peine d'aller explorer ce que je suis. Est-ce de leur faute? Ou tout simplement, est-ce que je n'en vaux pas la peine? Devenir invisible. Derrière le sourire de façade, derrière l'humour qui est une de mes caractéristiques, la peur du vide, le vide total, l'isolement. Avancer au milieu des autres, insignifiant, absent. De quoi nourrir bien des angoisses. Sous les coups de boutoirs, je courbe l'échine, j'ai la sensation d'être presque inconscient. Mes pensées sont noires.

Incapable de susciter ni haine ni amour. Juste des sentiments tièdes. Et si c'est ça qui m'attendait finalement? Si cette vie que je désire plus que tout n'était en fait qu'un mirage? L'herbe est toujours plus verte ailleurs, dit-on. Et pourtant, ma vie va changer. Je ne peux pas exister ainsi. La remise en cause des décisions prises ne m'a jamais effleuré l'esprit. Je n'ai aucune crainte sur la force de ma détermination. Mais après? Qu'est-ce qui m'attend? La déception, la conscience finalement que je ne suis pas de ceux qui pourront être heureux, parce que je ne suis pas destiné au bonheur? De ces jours d'échanges, les idées qui me traversent me glacent le sang. C'est peut-être aussi ça, se découvrir totalement. Condamné à être à fleur de peau. Seul. Vide. Insignifiant. Comment pourrais-je savoir ce qui m'attend? "Personne n'aimera celui que tu veux être. Personne n'a jamais voulu le chercher". La dernière phrase de son dernier mail. Et s'il y avait une raison à cela? Et si, finalement, ma bienveillance est la seule chose à retenir? J'irai au bout car je ne pourrais pas vivre avec le regret de n'avoir rien fait. Et si d'aventure le sort qui m'est destiné est d'être triste comme les pierres, alors il en sera ainsi. C'est que je ne mériterais pas mieux. A n'être aimé de personne, pas même de moi, la question se posera différemment. Je n'en suis pas encore là. J'ai peur, c'est vrai. Je ressens l'impatience d'être fixé sur mon sort, parfois. Savoir ce que me réserve la vie. En espérant que ça ne ressemble pas à la mort.

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