Dans le regard des autres

Elles se bousculent. Elles prennent le pas, sur tout le reste. Je n'ai pas souvenir d'avoir d'avoir ressenti tant d'envies. Une vie nouvelle, en un sens. M'établir. Etre l'homme que je suis, que je n'ai certainement jamais cessé d'être, cet homme enfoui sous les peurs d'être différent, anormal, décevant et rejeté. J'éprouve une forme d'admiration mêlée à un scepticisme certain pour les personnes se disant pleinement elle, en toute circonstance, se foutant du regard des autres. A mes yeux, on vit dans le regard des autres, qu'on le veuille ou non. Et bien que je me sois engagé dans une mutation profonde, cet aspect ne change pas. Néanmoins, je fais le choix désormais de vivre dans le regard des autres pour ce que je suis. La peur du rejet et de la souffrance est présente, mais ce qui a changé, c'est qu'elle ne m'arrête plus. J'imagine les juges dédaigneux, les mieux que tout le monde, les pourfendeurs d'honnêteté et de droiture, pouffant, levant les yeux au ciel s'ils s'arrêtent un instant sur mes états d'âme. J'ai longtemps tenu compte de leur jugement médiocre, gratuit et moralisateur. L'infidèle ment, il est égoïste, le salaud dans toute sa grandeur. Parce qu'il est si facile de valoriser sa propre existence en toisant celle de l'autre. Principe minable, finalement. Je ne les envie pas. A l'ouverture récente de ce blog, les premiers messages reçus étaient carrément hostiles. Je les ai pris à coeur, un moment. A celui qui voulait me voir la gorge tranchée comme le porc que je lui semble être, à celle pour qui je ne mérite pas de vivre. A celle qui souhaite mon émasculation. A celui qui veut me trouver pour me faire payer au nom de tous les obsédés... Les insultes, plus ou moins franches, les jugements. Je n'ai pas de mots pour qualifier ces actions. Passer plusieurs jours à m'expliquer que je suis un lâche, un égoïste, un salaud, me souhaiter la souffrance. Puis passer à autre chose, se complaire dans sa vie en se rassurant de constater l'existence du manque de vertu. Contempler sa vie, l'afficher, se liguer, montrer du doigt, pour finalement se présenter comme l'icône de la franchise, du sens moral et de l'honnêteté. Les premiers jours furent difficiles et ont failli avoir raison de moi, je dois dire.

Pourtant, je dois bien concéder que ces jugements ont eu un impact sur moi. Jusqu'alors, je vivais pour ceux qui comptaient à mes yeux. Je me glissais dans la peau de celui qu'ils attendaient, par amour, par dévotion. A l'heure où mes réflexions étaient engagées, le jugement de ces personnes si outrageusement parfaites de vertu, pour qui je n'ai pu éprouver la moindre empathie, ont accéléré le processus de mutation. A quoi bon se travestir pour être quelqu'un d'autre, se livrer à la médiocrité de ceux qui se pensent supérieurs? A quoi bon me haïr pour ce que je suis, finalement, sachant que ce que je ne suis pas ne m'immunise pas plus face à la méchanceté et à la moralisation? Je sais ce que je suis, et mon amour propre n'est pas assez grand pour que je m'idéalise. Je connais mes failles et mes sincérités. Et pour la première fois, grâce à elle, pour elle, je veux les faire éclater au grand jour. Je pense qu'elle n'a pas idée de l'ampleur de ce qu'elle provoque en moi. J'imagine que le fait est rare, rencontrer une personne qui soit si belle qu'elle pousse naturellement à être complètement soi, sans verrou, sans artifice et sans masque. Cette envie de me livrer corps et âme avec la confiance absolue qu'elle n'en jouera pas sans en prendre la pleine mesure. Les projets et les envies fusent désormais dans ma tête. Elle fait partie de mes envies les plus profondes. Pas une envie de conquérir, mais une envie de découvrir, de nous donner ce temps. Réussir ou me planter, oui, mais avec sincérité, avec personnalité. Etre ce que je suis en toute circonstance, avec mes failles, mes gênes, mes désirs et mes plaisirs. L'évolution de mon être est inarrêtable. Chaque jour, je détermine le progrès accompli, avec une étonnante facilité, sans ressentir la moindre amertume. Chaque jour, chaque soir, chaque nuit me conforte plus encore dans ce que j'entreprends. Le risque de perdre l'estime de gens qui n'ont vu en moi que ce qu'ils voulaient que je sois ne m'importe plus. Dans le regard des autres, c'est moi que je veux voir maintenant. Et je m'accroche à cette volonté comme si ma vie en dépendait.

Je repense donc à ces commentaires acerbes, à ces insultes, aux moralisateurs, aux donneurs de leçons ayant sévis depuis l'ouverture de ce blog, ou sur les réseaux sociaux. En se décrivant comme les chevaliers de la vertu et de la morale, ils ont décuplé ma motivation. Pas sûr que c'était leur but, mais ça, ce n'est pas important. Peut-être voulaient-ils se sublimer face à une culpabilité que je ne ressens pas. Ca ferait une bonne définition de la médiocrité, finalement. Juger sans connaître, juger sans comprendre, juger sur des principes établis dont on ne sait pas s'ils sont là pour rendre heureux ou malheureux. C'est une qualité que je me reconnais, de ne pas être quelqu'un de jugeant. Je suis de nature à essayer de comprendre, je suis curieux du chemin que peuvent emprunter les gens pour se construire, pour devenir ce qu'ils sont. Il y a fort longtemps que je trouve ça passionnant. Les gens passionnants le sont parce qu'ils sont le résultat de leur histoire. Et, souvent, je me dis que les personnes sont belles, forgées par leurs joies et leurs douleurs, quand elles arrivent à transpirer du bonheur d'être réellement ce qu'elles sont. Ce que je ressens aujourd'hui, ce que je mets en place, c'est tout sauf de la lâcheté. C'est certainement de l'égoïsme, en considérant que c'est une caractéristique nécessaire à l'accomplissement de soi. Peut-être que ce désir d'accomplissement personnel est né dans l'infidélité, en définitive. Le premier envol. En responsabilité. Un envol à durée déterminé, qui m'a permis d'aller plus loin dans la découverte de ce que je suis. Si je n'avais pas été infidèle, je ne sais pas si j'en serais là aujourd'hui. Alors, je salue ceux qui ont vomi sur moi, en leur assurant qu'ils ont contribué à mon détachement du regard de ceux qui comptent pour moi. Et comme ces anonymes ne font pas partie de ceux que j'estime, comme ils auront peut-être à coeur de poursuivre leur croisade à coup d'insultes et de prérogatives vertueuses, il me reste une seule chose à dire... Je vous emmerde. Mais avec le sourire.

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