Responsable et coupable

Je suis coupable et responsable. C'est une évidence.

Il y a peu, un collègue de travail m'évoquait la crise de la quarantaine... Cette légende comme quoi les gens veulent changer de vie, changer d'apparence. Cette volonté d'être mieux, certainement issue d'une forme de lassitude... Il y a des mots comme ça qui résonnent en moi. Je n'ai que trente-trois ans, mais j'ai souvent été précoce. Est-ce que j'entre dans une crise de la quarantaine ? Mes insomnies me laissent le temps de réfléchir. A défaut de sommeil réparateur, ces moments me permettent d'être seul avec moi. Réfléchir à ce que je suis, toujours. L'analyse prend du temps. Mais elle avance. Et la complexité de ce que je suis devenu me semble toujours un peu plus claire.

Responsable et coupable. C'est une évidence. Quand j'ai rencontré celle qui deviendrait ma femme, j'avais la certitude de devoir sacrifier une partie de moi. J'avoue avoir du mal à en  identifier l'origine. Peut-être le sentiment de devoir être un homme tout ce qu'il y a de convenable. Mes envies, mes désirs, mon mode de vie, tout cela me semblait incompatible avec un projet de couple à long terme. J'avais, ancrée au fond de moi, cette idée qu'un homme, qu'un mari, n'était dévoué qu'à sa famille, trouvant l'intégralité de son bonheur dans l'épanouissement de celle-ci. Etre un constructeur. Exclusivement. C'est moi, et moi seul, qui me suis mis dans cette situation de pensée. Le plus sincèrement du monde. Je croyais au fond de moi que l'abandon de mes passions était nécessaire. Et, sans que je ne le sache encore, je correspondais ainsi parfaitement à l'idée que mon épouse se faisait de la vie de couple. Tout faire ensemble. Où je sors, qui je vois. Tout savoir de moi, contrôler le moindre de mes gestes. Me donner à elle, corps et âme. Je l'ai fait sans amertume, avec la conviction que ça me rendrait heureux et épanoui. Parce que le fond de tout cela, c'est l'amour que je lui porte depuis tant d'années.

Je me suis trompé. Le premier. Les années passent. Petit à petit, la frustration monte. La culpabilité aussi. Comment ai-je pu croire en moi ainsi ? L'impression, en moi, de trahir ce que j'ai ouvert à mon épouse. Puis la première amante. Par hasard. Sans le vouloir. Je me souviens encore de mon malaise après notre premier rendez-vous. Les jambes tremblantes. La haine de mon être, suscitée par le plaisir que j'ai pris, par mon envie de replonger, par le relâchement de faire quelque chose qui soit réellement moi, au fond. L'organisation ensuite. Dissimuler, mentir, ne pas faire souffrir. La balance entre les obligations que je m'impose, la cohérence de ce que j'ai offert, et ce que je suis au plus profond. D'abord sans discussion. Petit à petit, quelques détails sur mes envies. Pas de réaction à part l'étonnement, le rejet. Elle fixe ses limites puisque je lui ai dévoilé que les miennes étaient larges. Au fur et à mesure de notre chemin, néanmoins, ses envies évoluent. Elle ne m'en parle pas toujours au début. Comme si elle cherchait à être sûre d'elle avant de se dévoiler. Son comportement correspond à ce que je suis pour elle. Tolérant. Ouvert. Aventureux. Respectueux, aussi.

Il est difficile de dire si nous évoluons différemment, ou si je vois ressurgir des envies enfouies. Il y a certainement un peu des deux... Nous avons construit un projet que nous avions en commun. Une vie de famille, des enfants, tout un monde dans lequel nous sommes en phase. Au niveau intime en revanche, je tais mes envies au rythme de la découverte de ses désirs et de ses blocages. La communication est là, et c'est grâce à elle que j'érige un constat. Je serais heureux de passer d'infidèle à libertin. De ne plus cacher mes envies et mes plaisirs, comme elle sait que je ne lui tiendrais jamais rigueur de l'envie d'un autre homme. Face à cet aveu d'ailleurs, elle s'est offusquée. Prenant cela comme un détachement de ma part. Le constat est là. Nos aspirations divergent au fil du temps. Les divergences s'accroissent, mais l'amour que nous partageons est toujours présent, plus fort encore. Nous ne connaissons pas d'appauvrissement, qu'il soit sentimental ou sexuel. Juste des divergences qui progressent. Et, parce que je suis depuis le départ dans ce schéma, ce sont mes envies qui sont sacrifiées. Je ne peux pas lui en vouloir, comment pourrais-je le faire ?

J'ai vécu une enfance heureuse. Traditionaliste aussi. Un monde où la séparation était une déviance, où les plaisirs du sexe étaient tabous. Quand je regarde mes parents aujourd'hui, qui vivent ensemble par habitude mais sans amour, je prends conscience comme il était hasardeux de tout miser là-dessus. Je sais ce que je ne veux pas devenir. Mon optimisme de la vie était surfait. Et sans avoir de certitudes, je crois au plus profond de moi que ma vie de couple se résumera à terme à deux issues. Ou nos envies évolueront encore, se rapprochant peut-être, ou l'amour s'essoufflera. Je ne serais pas infidèle pour toujours. Je ne pourrais pas souffrir éternellement de ne pas partager ce que je suis au plus profond de moi. Le temps passe, sans attendre. Et parce que je veux transmettre les bonnes clés à mes enfants, je ne veux pas les bercer d'illusions sur le couple éternel. Qu'ils comprennent au plus vite qu'ils doivent être eux. Je ne regrette rien des décisions passées car elles ont été motivées par une profonde sincérité. Je suis fier de ma vie de couple, fier de ma femme, de mes enfants. Ma vie me remplit de joies, et il sera toujours impensable de le nier. Je suis responsable et coupable de ce que je suis. Cela ne remettra jamais en cause le passé. Cela n'aura d'influence que sur l'avenir.

 

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